Comprendre la science des systèmes complexes
I. L’opposition entre l’élite et le peuple
- Une représentation de la société autour d’une opposition claire entre l’élite et le peuple. Les populistes en appel au peuple contre l’establishment.
- Cette dichotomie est envisagée d’un point de vue moral :
- Au peuple sont attribuées des vertus comme l’honnêteté, le travail
- L’élite (politiques, médias, intellectuels, chef de grandes entreprises) est considérée comme corrompue, égoïste, manipulatrice, menteuse, incompétente.
- Radicalisation de la politique comme processus de construction d’un rapport ami/ennemi. Le peuple est alors une agrégation rendue possible par la reconnaissance qu’il existe un ennemi commun dessinant la ligne de partage entre « eux » et « nous ». C’est le manque d’humanité de la « caste », de l’« élite » ou de l’ « oligarchie » qui justifie la haine qui justifie la haine qui est légitime de leur manifester.
- D’où l’importance du conflit et de l’antagonisme dans la politique, qui interdit toute forme de consensus.
II. Une conception du peuple comme unité homogène
- Le peuple n’est pas considéré comme un ensemble de groupes différents aux intérêts, modes de vie, conceptions du monde diverses, mais comme un ensemble homogène d’intérêt doté d’une volonté unique.
- Le populisme exalte aussi un peuple-Un, soudé par son rejet des élites.
III. Une modalité de la représentation : l’homme-peuple
- Les populistes se considèrent comme la vox populi, comme les représentants de cette volonté populaire uniforme. Ils entendent rétablir la souveraineté populaire qui aurait été usurpée par l’élite.
- D’où le rejet de la forme du parti assimilée au règne d’appareils archaïques loin des réalités. D’où la préférence donnée à un autre type d’organisation politique : celui du mouvement. Alors que les partis étaient idéalement conçus comme l’expression orchestrée de groupes spécifiques, les mouvements affirment vouloir rassembler toute la société.
- L’idée d’une représentation-miroir où le leader est l’homme-peuple. Il peut être considéré comme le pur organe du peuple. Il n’est pas seulement le représentant ; c’est celui qui rend présent le peuple.
- Exemples
- Hugo Chavez lors d’un meeting pour l’élection de 2012 au Venezuela : « Chavez, tu n’es plus Chavez, tu es un peuple… Je suis un peuple et je suis vous »
- Slogan du Front national : « Le Pen, le peuple »
- Jean-Luc Mélenchon : « Moi. Vous pouvez vous identifiez à moi… Les personnes que je croise dans la rue, dans le bus, dans le métro, sentent d’instinct celui qui avec nous ».
- Donald Trump : « Je suis votre voix ».
- Ils représentent souvent les perdants de la mondialisation.
IV. Valorisation de la souveraineté populaire et de l’immédiateté
- Une survalorisation d’un des deux piliers de la démocratie : la souveraineté populaire contre l’Etat de droit.
- Il entend ainsi privilégier la démocratie directe, en appelant notamment à multiplier les référendums d’initiative populaire, permettant une mise à l’écart des élites corrompues et incapables par un peuple sain et pleinement souverain.
- D’où également le rejet des institutions de l’Etat de droit (la magistrature, la Cour constitutionnelle) qui contrecarre la volonté du peuple. Voir la réduction des pouvoirs de la Cour constitutionnelle sous Viktor Orban en Hongrie, mais aussi en Bolivie, Venezuela, Turquie ou Russie.
- En conséquence est valorisée l’expression immédiate du peuple et la critique des illusions associées au pluralisme du parlementarisme libéral pour lequel une citoyenneté active se constitue dans la confrontations des points de vue. Le populisme invite plutôt à une adhésion à une offre politique déjà constituée.
- D’où le fait que le populiste utilise les réseaux sociaux pour être lien direct avec un peuple constitués de followers.
- D’où la critique constante des médias dans la rhétorique populiste et la volonté de créer son propre média. Voir les insultes de Trump adressées aux journalistes, les vitupérations de Orban contre George Soros et les appels de Jean-Luc Mélenchon à une « juste et saine haine des médias ».
- Cela va de pair avec un culte du chef, d’une personne forte, seule capable de résoudre les problèmes auxquels font face les sociétés.
V. Le national-protectionnisme
- La défense du protectionnisme est au cœur de nombreux mouvements populistes. Mais, dans cette perspective, le règne du libre-échange et de la mondialisation ne sont pas seulement évalués au regard du bilan économique et social. Ils sont d’abord dénoncés comme étant les vecteurs d’une destruction de la volonté politique. Ils s’accompagnent d’un transfert du pouvoir de gouverner à des mécanismes anonymes, donnant ainsi congé à la souveraineté des peuples.
- Pour les populismes européens, l’UE apparaît comme le symbole de cette confiscation du pouvoir populaire par la raison experte et la main invisible du marché.
- Exemples : Boris Johnson se présentant lors du vote sur le Brexit comme le champion du « Can do » ; Marine Le Pen critique inlassablement la puissance anonyme du « divin marché » et de l’UE comme l’illustration exemplaire d’un « horizon du renoncement ».
- Critique de la mondialisation qui menace la souveraineté populaire.
VI. Une valorisation des émotions
Le populisme sait mettre à profit trois types d’émotion :
1) Les émotions de position : elles expriment la colère de ne pas être reconnu, d’être abandonné, mépris, de ne compter pour rien aux yeux de l’élite. Elles traduisent un ressentiment démocratique, une dénonciation sourde de ce qui est perçu comme une entorse au projet d’une société d’égale considération.
2) Les émotions d’intellection. Le populisme restaure la lisibilité du monde avec le développement d’une vision complotiste et le recours aux fake news. Les sentiments d’opacité du monde et d’impuissance politique s’inscrivent souvent dans des tentatives compensatrices de rationalisation imaginaire. Les visions conspirationnistes du monde correspondent en effet à une tentative de restaurer une cohérence dans un monde ressenti comme indéchiffrable et menaçant. Elles prétendent démontrer que derrière l’opacité et la complexité apparentes du monde politique ou économique se cache un ordre du pouvoir en fait parfaitement simple et rationnel.
3) Les émotions d’action : le dégagisme. La proposition politique du populisme réside in fine dans l’invitation à chasser les gouvernements en place. Il s’agit d’une politique négative : elle radicalise et absolutise tout rejet indistinct et non négociable des gouvernants. Le populisme ne parle que la langue du refus : le peuple est réduit à une communauté de répulsion et de frustration. Cette morale de la colère et du dégoût exonère les critiques de toute précision et rend inutile le soin d’argumenter. Il n’y a plus d’espace pour la délibération. Le fossé se creuse encore plus quand la notion même de vérité s’évanouit dans un monde où prospèrent les fake news.
VII. Populisme de gauche et populisme de droite
On peut distinguer deux types de populisme :
- Le populisme de droite entend défendre la souveraineté du peuple qui est menacée dans son identité par les étrangers. Ils entendent donc représenter ceux d’en bas contre à la fois ceux d’en haut et ceux d’en dehors.
- Le populisme de gauche entend défendre la souveraineté populaire contre le capitalisme et la mondialisation.
Bibliographie
Pierre Rosanvallon, Le siècle du populisme, Paris, 2020